Divorce : les avocats de Marseille dénoncent les délais des procédures avec un jeu de société parodique
« J’ai commencé ma procédure de divorce quand j’avais 31 ans, elle se terminera quand j’en aurai 34, témoigne Charlotte, artisane marseillaise et mère de trois enfants qui sont suivis par un psychologue. Il a fallu attendre dix mois entre les audiences, c’est très long, pénible et fastidieux quand on ne s’entend pas avec son ex-conjoint et que l’on est contraint de rester dans le même domicile. J’avais peur de rentrer chez moi, peur en m’endormant le soir… J’ai eu finalement l’autorisation par un juge de partir du domicile et j’ai pu avoir un bail grâce à l’aide de mes parents, mais ni le mode de garde ni les questions matérielles ne sont encore réglés. Ce jeu va mettre en avant une belle cause à défendre. »Le jeu en question se nomme Divorce, « une parodie destinée à frapper les esprits » : face à des délais qui s’allongent devant la justice familiale du tribunal de Marseille (Bouches-du-Rhône), le barreau de la cité phocéenne a décidé de lancer une campagne basée sur un jeu de société fictif, relayée à partir de ce mardi 13 janvier par un film d’une vingtaine de secondes diffusé sur les réseaux sociaux.« Nous souhaitons sensibiliser l’opinion publique et alerter sur les conséquences néfastes des délais pour obtenir une audience devant le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Marseille qui peuvent atteindre douze mois. Ces délais peuvent créer des situations familiales dramatiques, en particulier pour les enfants », justifie la bâtonnière, Me Marie-Dominique Poinso-Pourtal.Des courriers envoyés aux pouvoirs politiques et restés sans réponse« Derrière un emballage coloré et une promesse récréative, Divorce révèle une réalité bien plus sombre : celle d’un accès au juge désespérément long, poursuit-elle. Chaque mois écoulé accroît les tensions, favorise un climat propice aux violences intrafamiliales et fragilise le développement psychologique des enfants. À travers ce jeu, le barreau de Marseille souhaite alerter sur cette lenteur judiciaire insupportable. Derrière chaque dossier en attente, il y a une famille en souffrance et des enfants victimes. »Le barreau marseillais avait multiplié, dès 2024, les courriers alertant sur ces trop longs délais auprès de l’Élysée, du Premier ministre et du garde des Sceaux. Tous sont restés sans réponse. D’où le lancement de cette campagne destinée à mobiliser le grand public et à obtenir des moyens pour la justice familiale de la part des décideurs politiques.« On est parti d’une idée simple, celle d’un jeu de société qui réunit les couples et les enfants pour se servir de ces derniers afin de faire passer ce message fort. On a créé un plateau, des cartes comme pour le Monopoly ou la Bonne Paye », raconte Antonin Artaud, l’un des associés de l’agence de communication Jefferson and Son chargée par le barreau de Marseille de concevoir une campagne originale pour alerter sur la situation. « Mais l’objectif est de montrer que le divorce n’est pas un jeu en y ajoutant ce slogan : Le temps joue contre nous. »« Plus de 2 500 heures de stress, d’angoisse, de pleurs »À partir de 9 heures, ce mardi, le barreau de Marseille va ainsi inonder ses réseaux sociaux — LinkedIn, Instagram, Facebook et X — d’un film réalisé pour l’occasion présentant une scène familiale autour du jeu factice renvoyant sur un site Internet, où une pétition en ligne est proposée.Dans ce spot décalé, la première impression montre une famille réunie autour d’un jeu de société, mais l’internaute s’aperçoit rapidement que les cartes tirées illustrent une dure réalité : « audience reportée », « insomnie », « disputes » … Le tout avec une accroche promettant « plus de 2 500 heures de stress, d’angoisse, de pleurs » pour un jeu « recommandé par plus de deux millions de divorcés ».« Un jeu de société sur le divorce est une idée volontairement provocante, faite pour étonner, et surtout alerter. Bien évidemment, on n’a jamais imaginé fabriquer ce jeu ou le commercialiser », reprend Pascal Etchebarne, l’autre concepteur de la campagne. « Ce que l’on voulait montrer, au contraire, c’est que justement les divorces ne sont pas un jeu : ces cartes que nous avons imaginées renvoient à des situations réelles et difficiles. »« Un manque de moyens humains »La campagne autour de ce faux jeu de société est donc bien une alarme lancée par ces professionnels du droit, qui espèrent fédérer autour de cette cause. « Notre démarche ne vise pas les magistrats qui ont un devoir de réserve mais sont aussi confrontés à ces délais et au nombre de dossiers, 5 300 en 2024. Il y a huit juges aux affaires familiales à Marseille, ils travaillent énormément sans compter leurs heures ainsi que leurs greffiers, mais il y a un manque de moyens humains », précisent Me Adeline Pourcin et Julie Taxil de la commission familles du barreau marseillais.« Quand on va devant le juge pour un divorce, c’est qu’une procédure à l’amiable n’est pas possible, ce qui est le cas dans 80 % des affaires que nous traitons, expliquent-elles. Ces longues périodes d’attente sont dangereuses car elles peuvent déboucher sur des tensions et des violences intrafamiliales. Elles sont décrites comme une cause nationale par les pouvoirs publics et, en même temps, on crée toutes les conditions pour qu’elles surgissent. »« J’ai connu une période où l’on avait une audience de divorce en trois mois, puis ça n’a cessé d’augmenter — quatre, six et maintenant onze ou douze mois — au point que je ne vois pas comment on va arriver à débloquer la situation, reprend Me Nathalie Rampal, une autre membre de la commission familles. Si on lance une procédure aujourd’hui, dans le meilleur des cas, on aura une première audience en novembre. »Le barreau de Marseille, le troisième de France, va maintenant contacter l’ensemble des avocats inscrits et les autres bâtonniers afin qu’ils relaient à leur tour cette campagne pour qu’elle atteigne une visibilité maximale.